Chapitre 3 AVANIE

tricycle rouge

AVANIE

Steve porte la main à sa bouche grande ouverte et ses yeux s’écarquillent, mais Noah ne le remarque pas.

Autour de lui, les sons se tordent et s’étirent comme le ferait un enregistrement sur une vieille bande magnétique qui s’est coincée. Un bourdonnement pulsatile s’amplifie puis donne naissance à un acouphène qui siffle dans ses oreilles comme une théière sur le feu. Il décrispe sa mâchoire et fait jouer ses mandibules pour chasser les bruits qui envahissent sa boite crânienne. En vain.

Il prend un mouchoir dans la poche de sa veste et essuie la bile qui perle à la commissure de ses lèvres. Il relève la tête et prend appui sur sa canne pour se redresser. L’inspecteur Tremblay se tient devant lui, ses yeux bleus-gris sont des phares dans un visage jaunissant. Son nez aquilin et ses cheveux blancs le font ressembler à un rapace nocturne. Ses lèvres bougent, mais Noah ne perçoit qu’un charabia entrecoupé de syllabes.

Ew kew caw vaw mowsieuw wawlawace

La bande magnétique se décoince un peu, le bourdonnement s’éloigne, sa tête se vide.

— Est-ce que tout va bien monsieur Wallace ? Répète l’inspecteur Tremblay.

L’acouphène a disparu. Noah inspire. Il vient d’émerger des abysses.

— Cela va aller. Merci, inspecteur.

Les traits du policier sont durs, accusateurs.

— Ouais… on verra ça.

D’où il est situé, Noah ne distingue pas encore bien la scène. Mais il a une idée de ce qui l’attend. La pluie diluvienne n’a pas réussi à chasser l’odeur d’essence, de plastique et de chair brûlée.

Steve a déjà franchi la ligne de cordons jaunes qui délimitent le périmètre de l’investigation. Il discute avec un homme, un civil en costume abrité sous un parapluie noir. Près de la bâche, deux agents dans leur parka kaki avec le sigle S.I.J dans le dos prennent des photos.

Une main ferme se pose sur son épaule. C’est Bernard Tremblay.

— Avant que vous n’alliez inspecter la scène de crime, je vous rappelle que c’est une enquête de la SQ. Nos techniciens en identité judiciaire ont déjà ratissé les indices, le coroner a fait son rapport préliminaire et on n’attend plus que d’emballer les corps pour une analyse approfondie. Je vous donne dix minutes, pas une de plus. Ah oui, et voici la carte postale retrouvée avec vos noms et le nom des victimes présumées. Vous me la restituerez après votre inspection.

Noah prend la carte. Elle est scellée dans un sac plastique transparent. Il chasse les gouttes de pluie d’un revers de manche.

C’est un souvenir du Château Frontenac de Québec.

Derrière il est écrit :

« Un cadeau pour Noah Wallace et Steve Raymond

Jean-François Duval et sa fille Élise »

Malgré le scellé, la carte dégage un parfum qui lui est familier.

Il la porte à ses narines.

De la myrrhe.

Noah frissonne. Le tueur laissait toujours de la myrrhe près de ses victimes. Pourtant… il est mort il y a cinq ans. Noah était même aux premières loges.

Un « copycat » ? Non. Ce détail n’était pas connu du public.

Réfléchis Noah !

Il range la carte dans la poche de son blouson, sort son carnet de notes et progresse vers la bâche. Lorsqu’il pose son regard sur les deux cadavres, il ne voit pas une scène, mais une fresque.

Une des victimes — sûrement Jean-François — est placée la tête en bas, attachée à l’aide de fil barbelé à des planches qui forment une croix inversée. Encore une fois, il est frappé par la similitude avec l’ancienne affaire. C’est une offense, une désacralisation. Noah griffonne « Avanie » dans son carnet. En face de l’homme, une silhouette est placée à genou dans une parodie de signe de prière. Mais sa tête n’est plus qu’un morceau de charbon sur un crâne apparent, un pneu de voiture à moitié fondu lui encercle le cou.

Noah progresse encore, il a besoin d’en voir plus. La vérité est dans le détail. C’est le crédo de l’Autre, l’ancien lui. Il dépasse Steve qui est toujours en discussion avec le coroner. Noah remarque que son collègue a collé les quatre phalanges de sa main droite sur sa moustache, c’est le signe qu’il n’encaisse déja plus ce que lui raconte le médecin. Steve n’est pas une créature de scène de crime, c’est un flic du monde des vivants ; efficace pour traquer les failles chez l’homme, vif pour repérer les incohérences et les mensonges, mais incapable de regarder la mort dans les yeux. Noah fixe son attention sur l’homme crucifié et rentre dans une bulle de réflexion que seules les paroles du médecin parviennent à pénétrer.

…Section de la sclérotique à l’aide d’un objet tranchant. Le geste est méticuleux, la coupe est droite, mais il s’est acharné au niveau de la caroncule lacrymale. Pour l’arme je dirais un scalpel ou une lame de rasoir, raconte le coroner…

Concentre-toi Noah. L’Autre aurait déjà trouvé, tu es lent.

Pourquoi ne lui avoir tranché qu’un seul œil ? Pour qu’il puisse toujours voir, qu’il soit témoin d’une scène. Sa fille, Élise, dont la tête a flambé.

…Les techniciens ont trouvé des seringues et des capsules de mépivacaïne, avec les diverses marques d’aiguilles sur son corps cela corrobore l’idée que la victime a subi plusieurs anesthésies locorégionales…

Ce n’est pas la douleur qu’il cherche à infliger, pense Noah.

…Le pénis a été sectionné…

Puis montré à la victime, conclue Noah dans sa tête. Pas de la douleur, non. Mais une terreur induite par la mutilation. La même façon de procéder que l’ancien tueur.

…il a coupé les os du cubitus, radius, sûrement avec une scie… le tissu musculaire au niveau des pronateurs fléchisseurs a été arraché, les mains ne sont plus liées que par l’extenseur commun…

Pourquoi avoir retourné ses mains, puis les avoir attachées à ses bras avec du barbelé ?

… la peau au niveau des flancs a été retirée, continue le médecin.

Et fixée aux planches à l’aide d’agrafes industrielles, constate Noah. Quel est le sens ? Que veux-tu exprimer ?

Noah serre les dents. L’Autre aurait trouvé, il aurait extrapolé chaque détail, bâti un scénario. Il aurait vu le tueur, l’aurait entendu penser, l’aurait compris ! Concentre-toi Noah !

Alors qu’il saisit son carnet, ses mains tremblent à nouveau et son pouls s’accélère.

Son esprit est une eau trouble et calme, et chaque pensée est une goutte qui tombe et en agite la surface. Trop de questions, trop de pensées, trop de cercles sur l’eau.

Il n’entend plus le médecin parler, il ne voit pas non plus la couperose de Steve laisser place à un faciès blêmissant. Pas plus qu’il ne sent le regard appuyé de Bernard Tremblay qui n’a pas cessé de l’observer comme s’il était une anomalie.

Son esprit s’emplit de brume et les voix surgissent.

Non… pitié ne faites pas ça… pas elle, je vous en supplie.

Papa !

(Hurlements)

Élise !

L’odeur de brûlé, et la sensation de chaleur sur sa peau.

Puis il entend la voix d’un enfant, presque un chuchotement dans son oreille :

C’est un secret. C’est notre secret.

Et une forme nette, nitescente, apparaît soudain dans les méandres caligineux de son esprit.

Noah ouvre les yeux, sa bulle éclate. Steve s’avance vers lui et l’interroge du regard.

Il lit l’espoir sur les traits de son collègue. Noah sait que Steve attend les révélations de l’Autre.

— Alors Noah?  Qu’en penses-tu ? Tu as vu quelque chose ?

Il secoue la tête.

—  Juste un tricycle rouge.

 

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