Chapitre 2 CHENU

 

CHENU

Les essuie-glaces luttent contre le rideau de pluie qui s’écrase sans discontinuer sur le pare-brise du GMC.

Steve Raymond frotte ses moustaches grisonnantes entre son pouce et son index puis augmente le volume.

C’est Sinatra ; une excuse suffisante pour saturer les enceintes. « New York, New York » envahit l’habitacle et la voix de crooner chasse le silence pesant.

La voiture s’engage sur le pont qui enjambe le fleuve Saint-Laurent et Noah plaque sa joue sur la vitre glacée pour se perdre un instant dans les méandres gris fouettés par les gouttes.

Steve attrape le hot dog froid posé près du levier de vitesse et en arrache un morceau du coin de la bouche. Il l’avale sans le mâcher.

— Temps de merde. C’est fou de se dire que c’est un pays voisin, alors qu’il doit faire quinze degrés de moins que chez nous. C’est la première fois que tu viens au Québec ?

Noah secoue la tête. Il n’a pas beaucoup parlé depuis que son ancien collègue est venu le chercher au bureau. Il l’a surtout écouté lui raconter sa vie depuis l’accident. Tout y est passé. Depuis la vasectomie imposée par sa femme — qui s’est barrée deux mois après l’opération — jusqu’au dernier Noël qu’il a passé en tête à tête avec un père qui s’obstinait à vouloir fumer par sa trachéotomie. Peut-être en a-t-il raconté plus, mais Noah n’a écouté que d’une oreille.

Il était ailleurs, avec Rachel. Il pense à sa longue chevelure cuivrée dans laquelle il voudrait plonger sa main. Il aimerait tant être plus qu’un ami pour elle..

Alors que le véhicule s’approche des rives de l’île, il observe son collègue qui avance sa tête près du pare-brise et essuie la pellicule de buée d’un revers de manche. Son regard s’attarde sur ses ongles noirs, sur ses doigts jaunis par le tabac, sur les taches sur le col de sa chemise froissée.

Il voit un homme seul, brisé. Il se voit lui.

Puis il se demande combien de temps il lui reste à vivre : son gros visage mafflu couperosé, la sueur au front et les cernes qui lui plombent les yeux. Le cœur ou les reins ? Noah hésite. Peut-être bien les deux. L’abus de sel, le stress et le cholestérol ; tes artères vont lâcher Steve, pense-t-il en regardant le bout de hot-dog que son collègue a reposé.

Et comment as-tu pu te laisser aller comme cela? Le Steve d’avant était en forme et sportif.

La voiture vient de franchir le pont. Ils sont désormais sur les routes de l’île d’Orléans. Et Sinatra chante Noël.

Steve se passe un mouchoir sur le front.

— Tu sais qu’on dit que les Canadiens sont des gens sympas, hein ? Bah écoute, si tu veux mon avis, ce Bernard Tremblay n’a pas été conçu dans le même moule. Il n’apprécie pas qu’on vienne piétiner sur ses plates-bandes, surtout que je ramène un civil. Vaut mieux que tu me laisses parler, OK ?

Noah hoche la tête. Cela lui convient, il ne compte pas intervenir. Là, il pense juste à calmer les tremblements qui secouent sa main droite, et il craint que son cerveau lui fasse défaut au moment critique. Cela fait cinq ans qu’il n’a pas mis les pieds sur une scène de crime.

— Bon sang, j’ai honte de le dire, mais je suis excité. Toi et moi, comme au bon vieux temps !

Noah est plus mitigé dans ses sentiments. Une partie de lui est ravivée par la flamme, l’autre est rongée par le doute.

— On vient de passer Saint-Pierre. On y est bientôt, d’après le GPS. Je me demande ce qui nous attend. Ça n’a pas traîné en tout cas. Je crois que la GRC est intervenue auprès de la Sûreté du Québec.

Noah est préoccupé par autre chose.

— Je trouve étrange que nos noms aient été retrouvés sur la scène de crime, dit-il.

Steve ricane.

— Il faut croire que la dernière affaire a fait de nous des stars !

Elle a surtout fait de moi un légume… et un veuf, pense Noah.

Ils passent le panneau Saint-Pierre et continuent sur la QC-368 avant d’atteindre la ferme Roberge.

« Vous êtes arrivés à destination » dit la voix féminine du GPS, faisant taire Frank en plein « White Christmas ».

Steve pointe du doigt les quatre Dodge Charger de la Sûreté du Québec déjà présente sur les lieux. Il se sert de la lumière des gyrophares pour s’orienter sous le déluge de pluie et se gare sur l’herbe.

Une grande silhouette abritée sous un parapluie se précipite vers eux.

Steve coupe le contact et ouvre la vitre de sa portière. La tête de la silhouette s’invite dans l’habitacle.

— Vous êtes bien Steve Raymond et Noah Wallace ?

Steve sort sa plaque de la « Vermont State Police ».

— C’est bien nous, je suis le lieutenant Raymond, on a fait une longue route !

— Inspecteur Bernard Tremblay ! Crime, dépêchez-vous bon sang ! Suivez-moi, hurle le policier.

Steve grogne et sort de la voiture, tandis que Noah saisit sa canne en grimaçant.

Un sol humide et spongieux accueille ses pas. La pluie a creusé de larges sillons dans la terre dans lesquels s’écoule une eau mordorée.

Le policier les invite à le suivre d’un geste de la main puis s’aventure sur le chemin boueux. Steve fait de grandes enjambées pour éviter les flaques dans le vain espoir de protéger son costume. Noah n’a pas la même mobilité que son collègue et se contente de marcher droit. Sa canne s’enfonce et patine. Son visage lutte pour masquer les efforts surhumains qu’il doit déployer afin de suivre les policiers.

Bernard Tremblay s’arrête devant l’entrée d’un labyrinthe de maïs et sort une boîte de tic-tac. Il la tend à Steve qui en prend une poignée, et à Noah qui décline d’un geste poli.

— Je sais pas pour vous, mais moi, je n’ai jamais vu ça de ma vie ! Hurle l’inspecteur Tremblay. Criss, un de nos gars a dégueulé.

Noah regarde la grosse goutte de pluie qui pend au bout du long nez aquilin du policier. Elle l’agace, il voudrait l’ôter avec son doigt.

— Il est où votre cadavre ? demande Steve qui sautille sur place pour lutter contre le froid.

— Pas un! Il y a en a deux. Et c’est pas joli à voir. Le tueur les a placés sous une bâche. Je suppose qu’il tenait à ce que la pluie ne dénature pas son œuvre. Et il a mis ça dans une attraction pour enfants, cet ostie de fucké !

Noah fixe l’inspecteur Tremblay.

Son visage est légèrement jaunâtre. Problème hépatique ? Il doit avoir cinquante ans, pas plus. Mais ses cheveux blancs sont déjà ceux d’un vieillard.

Il sort son calepin de sa veste, le protège de la pluie avec une main et de l’autre il griffonne : « chenu ».

— Il fait quoi votre collègue ? demande l’inspecteur.

Steve hausse les épaules.

— Vous verrez, il a des tics, mais c’est un as dans son domaine.

Le visage de Bernard Tremblay se fige et il grimace avant de faire craquer un tic-tac entre ses molaires.

— Ouais… c’est ce qu’on va voir. Suivez-moi.

Mais alors que l’inspecteur s’avance dans le labyrinthe de maïs, une violente migraine frappe Noah de plein fouet.

Il saisit sa tête entre les mains, titube, puis se plie en deux.

(Non… pitié ne faites pas ça… pas elle, je vous en supplie).

La voix de l’homme a jailli dans son esprit, comme un écho lointain. Puis vient une odeur d’essence, de plastique brûlé et de cochon grillé.

Noah hoquette. De la bile remonte le long de son œsophage et se coince dans le fond de sa gorge.

Il réprime une nausée et se redresse. La voix et les odeurs ont disparu.

— Crime ! Il est tu malade votre collègue ?

— Pas vraiment, enfin c’est un effet secondaire des médicaments qu’il prend, répond Steve à sa place.

Ils traversent ensuite le labyrinthe et parviennent à une petite clairière. Une bâche en plastique protège la scène de crime de la pluie. Des policiers encadrent les techniciens qui rangent leur matériel.

Steve fait quelques pas vers les cadavres et plaque ses doigts contre ses lèvres.

— Oh mon Dieu, lâche-t-il.

Noah vomit.

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