Chapitre 1 CALLYPIGE

 

Noah a les yeux fixés sur son écran, mais son regard porte bien plus loin que le cadre lumineux reposant devant son nez. Le moniteur affiche depuis une dizaine de minutes le contrat d’assurance de monsieur Alvarez, mais il ne le lit pas. Il ne voit pas les mots, ni même les caractères, juste des taches noires sur un fond blanc. Son regard porte au de-là, derrière un voile invisible ou son esprit se retrouve prisonnier.

Noah  inspire, bloque son diaphragme, ferme les yeux et se concentre sur son environnement pour émerger des brumes que les pensées parasites ont tissées dans son esprit. Vient en premier le staccato frénétique des touches du clavier que martèle son voisin du box d’en face, puis le ronronnement tranquille des ventilateurs de l’unité centrale qui repose à ses pieds et enfin l’odeur du café qui s’échappe par grosses volutes de la tasse « Starbucks » posée sur le bureau d’à côté. Noah expire pour chasser le brouillard, et ouvre les yeux. La magie a opéré. Les taches noires ont pris la forme de lettres et il distingue enfin les phrases affichées à l’écran.

Il jette un rapide coup d’œil à l’horloge et grimace. La Gorgone exige la remise du dossier pour midi.

Il secoue son clavier, souffle sur le dessus et chasse les dernières miettes de croissant coincées entre les touches.

Avec un peu de chance, ce calvaire sera fini dans les temps, à condition qu’il ne perde pas pied de nouveau.

Mais Noah est confiant, les crises se sont espacées, et la rééducation commence à porter ses fruits. Si l’on exclut les migraines, les tremblements et les nuits blanches, tout va pour le mieux.

Il saisit le carnet de notes sur son bureau et griffonne « Alacrité » en dessous de la liste de mots qui noircit déjà les pages.

Puis, ses deux index prennent place sur les touches et il commence à taper.

Nom : Alvarez

Prénom : Eduardo

Il s’apprête à saisir le numéro de sécurité sociale du client, lorsqu’il aperçoit Rachel du coin de l’œil ; elle vient de sortir du bureau de la Gorgone. La grande rousse en tailleur croise son regard, lui sourit et prend la direction de son box.

Noah baisse les yeux, clique sur la souris et tape du pied. Son cœur s’emballe, c’est l’effet qu’elle lui fait… entre autres.

Il déglutit alors qu’elle prend place à côté de lui.

— Salut Rachel, dit-il en lui adressant un pâle sourire.

La rousse sourit en retour, pose la main sur son épaule et regarde son écran.

— Tu devrais t’activer Noah, la gorgone t’a à l’œil.

Il marque une pause avant de parler. Ses cheveux sentent le shampoing à la pomme, il voudrait les toucher, plonger sa main dans l’épaisse tignasse.

— Tiens, tu l’appelles comme cela aussi, la mère Wood?

— Oui, je crois que tu as lancé une mode, et puis je trouve que l’image est bien choisie.

Noah lâche un rire nerveux.

— C’est sûr, mais cette femme ne m’aime déjà pas, alors si ça se propage et qu’elle apprend que je suis à l’origine de son surnom, elle va me haïr.

Rachel secoue la tête.

— Non, ce n’est pas toi qu’elle déteste, c’est ta lenteur : il faut bien avouer que tu rédiges un rapport pendant que les autres ont le temps d’en taper dix.

La voix rauque de Carl rugit depuis le box voisin :

— Tiens, j’en ai un nouveau pour toi, Noah ! « Pusillanime ».

Noah reprend le carnet et note : « Pusillanime ».

Le choix de Carl était-il anodin ? C’est vrai qu’il a peur de l’aborder. Elle est si belle.

— Encore avec tes mots complexes ? demande Rachel.

— Complexes ou peu usités, mais oui, cela fait partie de ma thérapie. Ma psychiatre, madame Hall, m’encourage à le faire. Et je dois bien avouer que cela m’aide.

— Et les douleurs aux jambes ?

Noah prend la boîte de Vicodine posée à côté du moniteur et la secoue.

— J’ai l’impression d’être le docteur House. Il désigne la canne calée sur l’unité centrale.

— Tu vois, j’ai toute la panoplie, et ce n’est pas encore Halloween. Il rit, même s’il ne se trouve pas drôle.

Mais pas Rachel. En revanche, elle lui sourit. Dans son expression, il décèle une vraie tendresse. Pas l’habituelle compassion feinte ou l’air gêné qu’on lui sert à chaque fois.

Puis, la belle rousse lui parle de son dossier en cours, enchaîne sur les problèmes au bureau et évoque son manque de reconnaissance dans l’entreprise.

Mais il ne l’entend pas, il a décroché et fixe un point invisible derrière sa tête. À un moment, il sort de sa bulle, baisse son regard et se demande à quoi peuvent ressembler les aréoles de ses seins.

— Noah ? Tu m’écoutes ?

— Désolé (je matais ta poitrine), j’ai perdu le fil.

Il secoue la boite de médicaments.

— Effets secondaires…

— Pas grave, je comprends. Par contre, je dois te laisser, j’ai du travail… et toi aussi on dirait. On se revoit plus tard.

Rachel s’éloigne de lui, mais le regard de Noah reste rivé sur son dos.

Une fois la jeune femme disparue de son champ de vision, il prend son calepin et griffonne d’une main tremblante « callipyge ».

Il soupire. Le Noah d’avant n’aurait pas hésité, il aurait ri aux éclats avec elle, fait la démonstration de son humour, de la vivacité de son intellect, de son sens de la répartie. Ils seraient allés prendre un verre dans un bar avant de manger au restaurant où il l’aurait fait rire à nouveau. Et puis, la soirée se serait achevée sur une nuit torride dans un bel appartement.

Mais rien de tout cela pour le Noah d’après. Juste quelques regards dérobés et des rêves qui se brisent sur les remparts de sa nouvelle réalité.

Pourtant, une partie de lui espère encore que tout peut redevenir comme avant l’accident. Comme avant qu’il ne perde Maggie.

La porte du bureau de la gorgone vient de claquer. Noah redresse la tête, la femme avance vers lui d’un pas décidé.

Sa tête ronde surchargée de fond de teint et peinturée de rouge tremble au rythme de ses pas. Elle met une telle ardeur dans sa démarche, qu’il se demande si ses talons aiguilles ne vont pas déchirer la moquette.

Des vapeurs d’un parfum capiteux précèdent son arrivée. Elle a dû se verser la bouteille de N°5 sur le corps, pense-t-il.

— Monsieur Wallace. Nous sommes en 2016 et vous n’avez pas de téléphone portable ?

— C’est prévu Madame Wood, mais pourquoi cette question ?

Ses grosses lèvres se tordent en un rictus de dégoût. Il ne manque plus que les serpents surgissant de ses larges boucles blondes pour qu’il se transforme en statue.

Il sourit malgré lui.

— Il y a un certain Steve Raymond qui demande à vous parler, il vous attend devant la porte d’entrée au rez-de-chaussée. Et c’est la dernière fois ! Je ne suis pas votre messagère personnelle !

Steve ?

Alors, son intuition était bonne. Si Raymond passe le prendre, cela signifie qu’il va pouvoir reprendre du service.

Noah s’abaisse pour prendre sa canne, puis il range son calepin et sa boîte de Vicodine dans la poche intérieure de sa veste.

— Mais vous faites quoi au juste Monsieur Wallace ?

— Je laisse la gorgone à son sort. J’ai un autre monstre à attraper.

Ou est-ce l’inverse ? En quittant le bureau, Noah a l’étrange impression qu’une main invisible lui broie l’estomac.

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